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Chronique Politique de Firmin Teko-Agbo : Emergence des pays Africains, de l’illusion…Apparemment

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C’est l’un des mots les plus employés ces dernières années sur le Continent Noir. De Brazzavillle à Douala en passant par Abidjan, on parle de « pays émergeant ». A Lomé, capitale du Togo, petit pays d’Afrique Occidentale, précisément, on lit sur des affiches et documents officiels, « Togo Vision 2030 ». Les Autorités Togolaises disent positionner déjà leur pays sur la voie de l’émergence. Ils veulent faire de leur pays une nation émergeante à l’horizon 2030 tout comme le promettent leurs homologues Camerounais pour 2035 et Ivoiriennes pour 2020…D’aucuns n’y voient que de beaux discours qui ne mèneront nulle part vu l’état de délabrement avancé de ces  pays actuellement, le temps imparti pour les travaux et la nature des régimes en place. Des régimes qui ont trop duré au pouvoir et qui ne veulent pas partir et qui sont dans un esprit de conservation de Pouvoir. « Pays Émergeant », c’est juste « pour tromper notre vigilance et nous éloigner de l’émergence critique de nos esprits ».

 

Lomé, capitale Togolaise, 2014. Le Ministre de la Prospective et de l’Evaluation des Politiques Publiques Kako Nubukpo multiplie des réunions. Il rencontre la presse, société civile, acteurs politiques. Le Chef de l’Etat lui a confié une mission qui n’est pas moindres, l’évaluation des politiques publiques, la prospective. Il doit faire l’état des lieux et proposer des solutions pour l’avenir du pays. Une initiative qui rentre dans le cadre de Togo Vision 2030. Il a pour obligation d’aider son patron à construire un Togo émergeant sur une période de 16 ans. La plupart de ceux qui travaillent dans son cabinet consacré à l’initiative ou à la mission disent du bien du Professeur. « Il est bon », « il est intelligent, il mérite son poste ». « On a confiance en lui ».  Mais certains observateurs, prophètes de circonstances voyaient autre chose. «  Cet homme n’ira pas loin. Il a de bonnes ambitions. C’est une bonne chose. Mais il doit mettre la différence entre l’Université et la politique, encore que le Togo ». Le temps leur a donné raison. Juin 2015. Le Togo a un nouveau gouvernement. Faure Gnassingbé réélu Président de la République. Un Gouvernement sans le Professeur d’Université.

 

Que se serait-il passé au fait ? Le Ministre n’aurait-il pas reçu de favorable accueil lorsqu’il rendait compte de  l’état d’avancement  des travaux ? Où ses interventions enregistrées au conseil des Ministres étaient au mieux réservées sceptiques ou dubitatives quant à l’intérêt d’une démarche participative?  Ou soit, la démarche préconisée fondée sur une large consultation de la population et de différents types d’acteurs, n’avait plus la faveur des membres du Gouvernement ? ou soit était-il soupçonné d’avoir donné la parole à des « opposants » sous prétexte de participation et d’avoir rassemblé une équipe non consensuelle pour faire une analyse rétrospective sur  les années  « dures » du régime Eyadéma, ce qui reviendrait aux yeux de certains à une critique du régime du Président Faure Gnassingbé ? Le Professeur n’aurait pas les coudées franches. Apparemment. Une chose est sure, le caractère inclusif qu’il a voulu donner à son pays ne devrait laisser personne indifférent. Mais Stop !

 

Kako Nubukpo devenu Ancien Ministre, des Togolais y voient la fin de l’initiative « émergence ». Ils y voient le manque de volonté de la part des premières Autorités du pays quant à la réalisation du rêve d’actualité. Mais les dirigeants prouvent le contraire avec des discours bien-sur. Avec les réformes engagées au port de Lomé, on parle d’émergence, avec la construction des routes, on parle d’émergence. Dans des déplacements économiques officiels, on parle d’émergence, dans la signature des documents de dons, on parle émergence. Emergence sur presque toutes les lèvres. La construction des routes ou la modernisation du Port Autonome de Lomé ou la mise en place de l’Office Togolais des Recettes suffisent-elles à faire du Togo un pays émergent d’ici à 2030 ? Négatif.


Un pays émergent est un pays dont le PIB est inférieur à celui d’un pays développé et dont le niveau de vie tend vers celui du pays développé. C’est l’exemple de BRICS, Brésil, Chine,  Russie, Afrique du Sud. La question est de savoir si d’ici 14 ans, le PIB du  Togo serait comparable à celui de la Chine ou du Brésil ou de l’Afrique du Sud. La question est de savoir si le niveau de vie du Togo tendrait vers celui de la France ou des Etats-Unis ou de l’Allemagne d’ici 14 ans ? Reste à savoir si  les Togolais de la Région des Savanes, Région la plus pauvre du pays auraient un niveau de vie qui tendrait vers celui des Français dans quelques années. Reste à savoir si tous les Togolais de Bè, de toute la Capitale Lomé ou de tout le pays vivraient presque comme les Français. Plus de 55% des Togolais sont pauvres. Cette courbe pourrait-elle être inversée d’ici quelques années ?

 

Pour atteindre l’émergence, le Peuple Brésil a opté pour une politique de développement fondée sur une programmation pluriannuelle qui a permis le développement d’une vision politique traduisant clairement la croissance économique propice à un environnement durable pourvoyeuse d’emploi, de revenus et la réduction des inégalités régionales? Qu’en est-il du Togo? Difficile de répondre.


Dans son discours sur l’état de la Russie du 3 décembre dernier, le Président Vladmir Poutine a centré les grandes lignes de sa politique publique sur la nécessité de continuer la restructuration de l’économie, la nécessité de soutenir les branches temporairement en difficulté et les ménages économiquement vulnérables, la question du budget et les relations entre le gouvernement et le monde des affaires. Qu’en est-il du Togo ? Difficile! la pauvreté ou la faim se lit sur des millions de visage.

L’Ambassadeur de l’UE au Togo, dans une interview nous a affirmé que la pauvreté a connu une hausse ces dernières années à Lomé ? Qu’en serait-il des régions les plus reculées du pays, zone sans électricité et eau? Ces zones parviendraient-elles à l’émergence d’ici 14 ans ?

L’intention est bonne et à féliciter mais l’acte reste compliqué. L’acte reste toujours compliqué dans la mesure où des coins de la capitale sont comparables à des villages, des gens dorment 3 à 4 et même plus par chambre. Des chambres pas trop bien couvertes, troués, on dort à la belle étoile en période de pluie. La pluie mouille tout. L’acte compliqué avec des hôpitaux publics pas bien entretenus, dans des conditions moins saines, des moustiques en fête, des murs sales, des lits qui font pitié et pleurer. Difficile de changer tout cela en moins de 15 ans.  Le Togo vient de très loin. Le Togo rêve et c’est normal. Ça permet d’avancer. Mais trop de rêve relève de l’illusion et de l’irréalisme.  Difficile de croire à l’émergence.

Le Togo n’est pas seul dans le cas. Difficile de croire à l’émergence au Cameroun d’ici à 2035. La Cote d’Ivoire aussi. Tout comme le Congo Brazza. Plus de 70 % des Camerounais ne croient plus du tout en l’émergence. Certains parlent parfois de « l’utopie du siècle ou ineptie des temps modernes ». Les obstacles à cette émergence partent d’abord d’une mauvaise perception par le Gouvernement des signaux émis. Les documents nombreux dans ce secteur sont pour la plupart, en déphasage avec la réalité vécue sur le terrain. Cet écart  a pour conséquence l’échec immédiat ou à terme des politiques publiques.

Au delà des considérations documentaires que certains peuvent juger figées, l’Etat du Cameroun souffre d’un grand problème de coordination des politiques publiques axées vers l’émergence.  Pour preuve, les grands chantiers de l’émergence du septennat des grandes réalisations sont noyés dans le déficit de coordination entre les ministères et les Institutions devant jouer un rôle. Le Cameroun, pour atteindre l’émergence, se doit de revoir du sommet à la base sa stratégie. Même si le Document consacré à l’émergence de 76 pages  affiche une bonne volonté en énumérant  4 domaines dont le pôle agricole et environnemental, le pôle industriel et le pôle de gouvernance avec une gestion saine des finances publiques et la poursuite sans merci de la lutte contre la corruption et partout, dans toute manifestation, on parle d’émergence, l’émergence relève de l’irréalisme pour de millions de Camerounais.

 

Les Ivoiriens n’y croient pas non plus. Leur Président de la République veut faire de leur pays à l’horizon 2020, un pays émergent. Si la Cote d’Ivoire se donne en 2012 un taux de croissance de 9%(taux annoncé par les Autorités ivoiriennes) avec un PIB par tête de 1.100 Dollars et qu’elle veut être émergente, c’est-à-dire rattraper par exemple un pays comme la Corée du Sud qui a eu en 2012 un taux de croissance de 3,9% et un PIB par tête de 23,749 Dollars, nous pouvons calculer au bout de combien d’années ce rattrapage pourrait se faire, mis à part toutes les réserves et en restant sur le strict point du niveau de vie et du taux de croissance. Le résultat du calcul selon des spécialistes donne le chiffre de 19 ans et quelques mois. L’horizon 2020  fixé par Alassane Ouattara relève de l’utopie surtout que la Cote d’Ivoire sort d’une période compliquée avec son Ancien Président Laurent Gbagbo en détention à la CPI. Ce qui fâche toujours des millions d’Ivoiriens.


Les Opposants à Sassou N’guesso de Brazzaville plus fâchés que les Ivoiriens. En réalité,  si l’émergence exige une rapidité du processus d’industrialisation, la croissance des agrégats macro-économiques, le degré de liquidité de l’économie et une capitalisation boursière, une partie de la société civile et   les opposants Congolais se demandent « Comment un pays comme le Congo qui n’a pas d’industrie et qui est aujourd’hui incapable de fournir à sa population de l’eau potable, de l’électricité, des emplois, une éducation et des soins de qualité, des logements décents, bref une vie digne, peut-il se targuer de prétendre à l’émergence en 2025 ? Comment peut-il accéder à l’émergence  en 2025 alors qu’il a été incapable d’atteindre les OMD ? » . Le Pouvoir cherche juste selon ces Congolais à masquer son incapacité à résoudre les problèmes du quotidien des Congolais, par une fuite en avant dans un futur lointain.

 

De Lomé à Douala en passant par Brazza et Abidjan, on ne croit pas trop à l’émergence. Non seulement On trouve  le temps imparti trop court, mais on se pose aussi des questions sur la nature des Régimes en place. De plus, pourquoi, c’est maintenant ? Paul Biya, en arrivant au Pouvoir au Cameroun en 1982 parlait du Renouveau. Qu’est-ce qu’il en a fait ? Qu’a-t-il fait de ses 34 ans de règne ? Ses 34 ans ne lui ont-ils pas suffi pour élever son pays au rang de l’Afrique du Sud ou de la Chine? Sassou N’guesso, 32 ans au pouvoir n’a pu transformer profondément son pays. Ce qu’il n’a pu faire en 32 ans pourrait-il être réalisé en 9 ans ? Le Régime Togolais, presque 50 ans au Pouvoir. Le pays toujours dans un état non enviable. La pauvreté en pôle position. En 50 ans, on n’a pas pu faire du Togo la Suisse de l’Afrique. Exercice difficile. Peut-être, pourrait-on faire du pays le Brésil ou la Chine ou la Corée du Sud d’Afrique en 15 ans.

 

A quel jeu jouent les Dirigeants Africains ? pensent-ils vraiment à l’avenir de ce continent ? D’aucuns disent qu’ils sont en panne d’ambition. « Ils n’ont aucune vision pour l’Afrique » pour d’autres. Ils pensent beaucoup à leurs poches, à la survie de leur parti, à leurs familles qu’à l’avenir de leurs pays respectifs. Ces mots inventés n’ont qu’un rôle folklorique. « Juste montrer qu’on fait quelque chose aussi pour le pays ». Le reste n’est qu’une politique de colmatage de brèche. L’émergence n’est qu’un rêve pour le moment.

 

Firmin Teko-Agbo

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