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Enquêtes & Interviews

Interview du Premier Ministre Arthème Séléagodji Ahoomey-Zunu

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Arthème Séléagodji Ahoomey-Zunu est le Premier ministre du Togo. Dans cette interview, le successeur de Houngbo revient sur les manifestations du 15 avril où deux élèves ont péri sous les balles des forces de l’ordre. « La lumière sera faite », a-t-il promis. Il rappelle que la décision de libération de Pascal Bodjona et Bertin Agba a été prise « dans le cadre d’une bonne administration de la justice », et refuse de porter un commentaire sur le Parti socialiste qui a dénoncé la démocratie « bafouée » au Togo, renvoyant ce parti à ses difficultés internes.

 

 Les fonctionnaires en grève, c’est très rare au Togo. N’est-ce pas là le signe d’un grand mouvement de ras-le-bol ?

 

Arthème Séléagodji Ahoomey-Zunu : Pour ceux qui veulent exagérer les choses, oui. Mais pour ceux qui savent observer la réalité, ce n’est pas la première fois, contrairement à ce que certains ont pu dire. Nous sommes en discussion avec ces fonctionnaires depuis plusieurs semaines, depuis le 22 janvier. En principe, on ne devrait plus avoir cette grève. Donc les choses ont bien démarré, le pli est pris et nous avancerons. Je crois que ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir dans les prochains jours.

 

On peut donc envisager des augmentations de salaire ?

 

Depuis 2007, je vous parle d’augmentation de salaire. Je vais vous donner juste quelques chiffres : 5% en 2007, 3% en 2008, 10% l’année dernière. J’ai même entendu sur vos antennes que la grille indiciaire n’aurait pas évolué depuis quarante ans. Or, j’observe que de 2006 à 2012, elle est passée de 832,18 à 1039,50. Ce qui prouve qu’il y a des gens qui ne connaissent pas les réalités, et nous gouvernement sommes en discussion avec les syndicats pour que les choses s’améliorent.

 

C’est vrai qu’il y a des négociations. Mais en attendant, la tension ne cesse d’augmenter. La preuve : les scolaires qui descendent dans la rue aujourd’hui. Comment arrêter l’escalade ?

 

C’est depuis mercredi que la tension a totalement baissé. Certains ont voulu, effectivement, utiliser les élèves pour faire des réclamations qui ne sont pas les leurs. Mais la tension a baissé et vous verrez très bien que ceux qui souhaitent que les choses s’enveniment n’en seront qu’à leurs frais !

 

A l’issue des manifestations de lundi, on a appris la mort de deux élèves dans le nord du pays. Comment se fait-il que l’un d’eux ait été tué par des tirs à balles réelles provenant des forces de l’ordre ?

 

C’est une grosse bavure que nous sommes en train d’examiner. Nous n’avons pas compris pourquoi il n’y a pas eu d’abord des sommations par gaz lacrymogène. Ensuite, pourquoi y a-t-il eu un tir tendu qui a touché un élève. Mais je suis certain d’une chose : la lumière sera faite entièrement et le gouvernement ne couvrira aucune bavure.

 

Depuis les incendies qui ont détruit deux marchés en janvier, plusieurs dizaines d’opposants sont inculpés sur la foi d’un témoignage très controversé. Est-ce que la justice togolaise n’est pas en train de faire fausse route ?

 

Qui peut dire que c’est sur la foi d’un aveu controversé ? Qu’est-ce qui peut prouver que ce que dit ce monsieur aujourd’hui est beaucoup plus vrai que ce qu’il a dit hier ? Les aveux et les contre-aveux, on en connaît beaucoup. Et en tout état de cause, qui vous dit que c’est sur ces aveux que d’autres ont été inculpés ? Qu’en savez-vous ? Vous ne connaissez pas le fond du dossier.

 

Pourriez-vous accepter, comme le demande l’opposition, une commission d’enquête internationale ?

 

Mais nous ne sommes jamais opposés à quoi que ce soit ! Nous avons une justice indépendante et laissons la justice faire son travail.

 

Vous savez bien que beaucoup de Togolais n’ont pas confiance dans leur justice !

 

Moi, je voudrais faire confiance à la justice. Nous avons fait de nouveaux tests. Nous souhaitons que la justice intègre et incarne totalement ses réformes. Laissons leur l’occasion de faire la preuve de leur capacité à gérer ce genre de dossier.

 

Jean-Pierre Fabre et Agbéyomé Kodjo inculpés par la justice… Franchement, Monsieur le Premier ministre, est-ce la meilleure façon de préparer des élections législatives dans un bon climat ?

 

Nous aurions souhaité ne pas avoir ce genre de situation ! L’avons-nous inventée ? L’avons-nous voulue, l’avons-nous créée de toutes pièces ? C’est la justice qui parle. De la même manière que la justice inculpe, elle libère aussi des gens, de manière provisoire certes, mais elle les libère aussi !

 

On vient d’apprendre, en effet, la libération de Pascal Bodjona et Bertin Agba, dans l’affaire dans laquelle était également impliqué Loïk Le Floch-Prigent. Est-ce que ces deux décisions de justice peuvent apaiser le climat ?

 

Deux choses : d’abord ces décisions ont été prises dans le cadre d’une bonne administration de la justice. Elles n’ont pas vocation, de manière directe, à agir sur quelques tensions qu’il y a dans le pays. Mais si elles peuvent y contribuer, pourquoi pas ? Si cela a des répercussions sur notre propre outil, nous nous en réjouissons.

 

Et est-ce que l’arrêt des poursuites judiciaires contre un Jean-Piere Fabre ou un Agbéyomé Kodjo ne pourrait pas également ramener le calme, éventuellement ?

 

La justice est en cours. La politique appréciera dans son contexte, le moment venu, la situation telle qu’elle se présentera.

 

Avant ces élections législatives, l’opposition unanime vous demande un dialogue. Etes-vous prêt à discuter d’une réforme du découpage électoral ?

 

Je vous enverrai le dernier décret du gouvernement qui a réglé le découpage, et vous comprendrez que votre question n’a pas de raison d’être posée, parce qu’il y a des aménagements qui ont été faits. Le nombre de députés étant augmenté dans la région du sud, notamment Lomé, la région maritime, la région des Plateaux. Et donc, tous ces aménagements sont faits.

 

C’est vrai qu’il y a eu quelques aménagements. Mais ils sont loin de combler les grands écarts de voix entre certaines circonscriptions du Nord et du Sud. Etes-vous prêt à aller plus loin dans la réforme ?

 

Ce genre de choses qu’on dit sont faites simplement pour envenimer la situation dans le pays. Nous ne souhaitons pas rentrer dans ce genre de débat. Je crois qu’il faut faire les choses avec volonté, (et) maintenir la cohésion nationale.

 

A quelle date les élections législatives pourraient-elles se tenir ? D’ici la fin de cette année 2013 ?

 

Mais absolument, puisque les élections sont prévues pour être tenues depuis l’année dernière ! Et parce que nous avons souhaité qu’il y ait un dialogue qui facilite les relations entre les protagonistes, nous avons dû le reporter. Nous aurons des élections cette année, certainement, puisque le recensement est en voie de finition dans la deuxième zone. La preuve, c’est que même l’opposition a appelé les gens à aller se (faire) recenser. C’est dans l’objectif d’aller aux élections !

 

Il y a deux mois, en France, le Parti socialiste a dénoncé la démocratie bafouée au Togo. Comment réagissez-vous ?

 

Vous ne trouvez pas que nos amis socialises ont suffisamment de problèmes aujourd’hui pour que j’en rajoute ? Je les considère comme des amis. Ils ont un certain nombre de problèmes qu’ils règlent aujourd’hui. Vous savez, le Premier ministre français n’a pas pu assister jusqu’à la fin au Conseil national la dernière fois, en raison des problèmes sociaux. Il y a l’affaire Cahuzac… Tous ces problèmes font qu’aujourd’hui je ne voudrais pas en rajouter. Je ne réponds pas à la réaction des socialistes français.

 

Il n’empêche, ce communiqué n’est-il pas le signe que votre pays est de plus en plus isolé sur la scène internationale ?

 

Nous avons des intérêts stratégiques communs. J’ai été reçu la dernière fois par les autorités françaises. Le gouvernement français a remercié le Togo d’avoir accompagné l’armée française au Mali. Alors ça veut dire que nous sommes ensemble ! Nous ne sommes pas isolés du tout. C’est vous qui le croyez. Parce que les socialistes français ont fait un communiqué, cela veut dire que nous sommes isolés ?

 

Vous savez bien que c’est le parti au pouvoir en France !

 

Mais nous les considérons comme des amis et nous ne souhaitons pas en rajouter à toutes les difficultés qu’ils ont aujourd’hui.

 

Depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande à Paris, le président Faure Gnassingbé est l’un des rares chefs d’Etat francophones à n’avoir pas encore rencontré le nouveau président français. N’est-ce pas mauvais signe ?

 

C’est plutôt le signe d’un respect mutuel. Lorsqu’ils auront des raisons de se rencontrer pour discuter de choses qui nous intéressent, ils se rencontreront.

 

Propos recueillis par Christophe Boisbouvier, Rfi.fr

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