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Faits divers

Une vie, une histoire : Mon orgueil m’a fait passer à côté de mon « Prince Charmant »

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Comme le veut la formule consacrée, je ne peux pas dire qu’on ne me l’avait pas dit.

« Si tu ne fais pas le deuil de ton orgueil, il te mettra en deuil », m’avait fait remarquer un jour l’un de mes soupirants. Je venais de l’éconduire en lui jetant à la face: «Si j’étais à la recherche de crabes morts, il y a longtemps que mon panier en serait plein à déborder».

Je dois l’avouer, sans fausse modestie aucune, j’étais et me savais belle à couper le souffle à tout homme. Et dotée de formes très avantageuses à faire se damner tout saint. Je n’en voulais pour preuve que la pléthore d’hommes qui restaient sans voix ou bafouillaient devant mon intimidante beauté. Et à qui le sensuel tressautement de mes seins orgueilleux, en partie dévoilés par le décolleté vertigineux de mes robes, puis le voluptueux dandinement de mes fesses généreuses, faisaient perdre la tête.

J’en étais arrivée à me prendre pour un joyau que ne pouvait se permettre de porter au cou le premier « cochon » venu. A mes yeux, ne pouvait être digne de ma merveilleuse personne qu’un «Venu de France» ! Un « Simélan» !

Eh oui ! J’avais toujours imaginé mon «Prince Charmant» sous les traits d’un bel homme, très classe, plein d’assurance, bien de chez nous mais qui aurait séjourné au pays d’Yves Saint Laurent. Au point que je m’étais laissée mener en bateau par un beau parleur qui s’était fait passer pour un « Venu de France » avant de se révéler juste le «Petit Pompier» d’une «Dame de Feu». Puis par un vrai «Venu de France», mais un véritable faux type, dans les bras duquel je m’étais moi-même jetée. Ils avaient tous deux joué avec mes sentiments, avaient abusé de mon corps et m’avaient abandonnée à mon triste sort.

J’étais alors devenue plus méfiante et sélective que jamais. Et, par conséquent, une célibataire endurcie malgré moi. Au grand désespoir de ma mère et de Sonia, ma meilleure amie. Cette dernière avait beau me conseiller d’être moins rêveuse que réaliste, et de me résoudre, comme elle, à épouser le premier venu, d’autant plus que j’approchais de la trentaine, j’avais persisté et signé dans ma course désespérée au «Prince Charmant».

Ce matin-là, j’étais justement en train d’en discuter, pour la mille et unième fois, avec Sonia, à qui j’avais rendu visite et qui me raccompagnait au bord de la route. «Tu sais quoi, Nadia, le mariage est plus une question de décision que de conditions réunies», a-t-elle voulu me faire comprendre. «Et, si je comprends bien, c’est pour cela que tu t’es résignée à te mettre en ménage avec un débrouillard », l’ai-je taquinée. « Bien entendu! Pour ne pas finir vieille fille», s’est-elle justifiée.

A ce moment, un zem, qui transportait un passager, nous a dépassées, puis a fait demi-tour et s’est arrêté à notre niveau. A notre grande incompréhension. Le passager est aussitôt descendu du zem. «Bonjour, mesdemoiselles. Ça me plairait beaucoup de faire votre connaissance. Surtout ta connaissance», nous a-t-il abordées, Sonia et moi, en me tendant la main et en me dévisageant, comme quelqu’un qui n’a jamais vu de yovo à Akassimé. « Moi, c’est Thierry », s’est-il présenté. Je l’ai fusillé du regard de la tête jusqu’aux pieds et ai royalement ignoré sa main tendue. «Excuse-moi de t’importuner ainsi mais, il a suffi d’un regard pour que je reconnaisse en toi la femme de mes rêves. Ça me plairait vraiment de lier connaissance avec toi », a-t-il insisté. Je l’ai à nouveau fusillé du regard de la tête jusqu’aux pieds, une moue de dédain aux lèvres.

Certes, il m’a paru bel homme, mais il portait un ensemble «mawa» défraîchi et de vieilles sandalettes «djimakpla», qui l’ont instantanément fait descendre bien bas dans mon estime. «C’est vrai que je ne suis pas à mon avantage ce matin mais ne te laisse pas abuser par les apparences. Donne-moi juste la chance de te revoir, pourquoi pas ce soir, et je peux t’assurer que tu te feras une bien meilleure opinion de moi, et seras fixée sur mes bonnes intentions», a-t-il persisté. Puis il s’est mis à raconter des bobards, du genre : «Au fait, je suis revenu de la France juste hier nuit avec la ferme intention de me trouver une femme au pays. Et c’est vraiment un fabuleux coup du destin que je sois tombé sur toi. Hier, je n’avais pas pu récupérer mes bagages et étais rentré sous la pluie, complètement mouillé. Ce qui fait que ce matin, j’ai dû me contenter de ce seul habit resté dans ma garde robe après le raid de mes petits frères. J’allais justement à l’aéroport pour tenter de récupérer mes bagages». Et patati et patata ! Et blablabla et tralala !

«Quel sacré beau parleur !», ai-je pensé. «Si toi tu reviens de la France, alors là moi je reviens de Saturne», lui ai-je rétorqué. «Et puis, sache que moi je ne reconnais même pas en toi l’homme de mes cauchemars», ai-je signé, plus dédaigneuse que jamais. « Nadia! », s’est indignée Sonia. «Moi je trouve qu’il a tout pour être l’homme de tes rêves ! Donne-lui au moins la chance de faire plus ample connaissance avec toi ! », a-t-elle tenté de me raisonner. «Si tel est que toi tu le trouves à ton goût, autant te mettre avec lui !», lui ai-je lancé vertement. «Je n’ai franchement pas de temps à perdre avec un va-nu-pieds et sacré beau parleur de ton espèce», ai-je jeté à la face de Thierry avant de monter sur le premier zem venu et de les planter là.

Le soir, ayant oublié jusqu’à l’existence de ce soi-disant « Venu de France » de Thierry, je me suis rendue à une soirée de vrais « Venus de France » dans une discothèque de la place, bien pleine d’espoir de dénicher enfin l’oiseau rare.

Comme le veut toujours la formule consacrée, la fête battait son plein. Soudain il eut un silence. « Nous saluons l’arrivée de l’invité d’honneur de la soirée ! Il est l’un des meilleurs médecins, bien de chez nous, sur la place de Paris », a annoncé le DJ. Tous les regards se sont aussitôt tournés vers l’entrée de la discothèque. Je me suis aussi retournée et (Waouh ! Divine surprise !), j’y ai vu se matérialiser mon « Prince Charmant », tel que je l’avais toujours imaginé : bel homme, très classe, plein d’assurance et «simélan» en plus ! Je ne pouvais pas mieux rêver. «Dieu merci ! Je l’ai enfin trouvé», ai-je soupiré intérieurement.

Le «Prince Charmant » s’est avancé. Nos regards se sont croisés. Et, ironie du sort, j’ai reconnu en lui… Thierry.

Pendant une fraction de seconde, l’idée de tenter une approche pour essayer de me racheter m’a effleuré l’esprit. Mais mon orgueil légendaire a pris le dessus et m’a commandée de n’en rien faire. «S’il tient vraiment à moi, c’est à lui de venir vers moi», me suis-je convaincue.

Un sourire narquois aux lèvres, Thierry m’a royalement ignorée. Puis il a disparu dans la foule.

La plus grande honte de ma vie m’a submergée. Et le plus grand désespoir m’a engloutie. Je n’étais plus qu’amertume d’être ainsi passée à côté de mon « Prince Charmant ».

Aux dernières nouvelles, sur le conseil de sa mère, qui lui avait sans cesse recommandé d’épouser une fille plus pour son bon caractère que pour sa beauté, même à faire se damner la terre entière, Thierry s’est fait une raison et a fini par se marier avec une amie d’enfance, qui a été toujours secrètement mais éperdument amoureuse de lui et qui l’a espéré durant toute son absence du pays.

A pratiquement quarante ans, aujourd’hui, toujours sans « Prince Charmant », je sens être en voie de finir vieille fille, et d’avoir à jamais le cœur en deuil pour n’avoir pas su faire à temps le deuil de mon orgueil.

Et, le comble, je ne peux pas dire qu’on ne me l’avait pas dit.

Que vais-je faire de ma vie à présent ?

Nadia

Source: Pipo Magazine, n° 002 du 31 janvier au 13 février 2012

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